Textes

LBLF  
Ludovic Boulard Le Fur est écoute. Avant tout, et essentiellement. Et probablement, l’est-il devenu depuis quelques années de manière bien plus radicale que par le passé. La raison et l’enjeu sont sans doute une même entité : la peinture. La raison parce qu’il l’a entendue, l’enjeu parce qu’elle est à entendre, à entendre encore et sans fin : la peinture.   On constate en effet, dans toute la première longue période de son travail, une dynamique extrêmement volontaire : lignes très tracées, couleurs savamment appliquées, formes très masculines, virilistes presque pourrait-on dire, anguleuses, agressives, conquérantes, conquérantes aussi bien d’espaces dessinés, représentés, de paysages représentés à arpenter, que conquérantes sans doute du médium même qu’elles employaient. Explosions donc de formes tranchées, de couleurs tranchées elles aussi, combattant semblait-il les unes avec les autres, disposées d’une main volontaire, décideuse, supérieure presque, si l’on entend par là que l’œuvre était en quelque sorte l’application d’une volonté, le fruit d’un vouloir dont elle découlait. Le résultat était très beau.   Et puis soudain, il y a quelques années, tout bascule. On le voit par les réseaux sociaux : soudain ce que Boulard montre est… différent. On regarde les yeux grand ouverts, jour après jour, comme on assiste à une naissance : discret, médusé, comme ne voulant rien dire pour ne pas risquer de déranger le moment, d’apeurer cela qui naît, le faire rentrer dans sa coquille pour ne plus jamais reparaître. Comme l’écrit Mathieu Riboulet de totalement autre chose, le monde a changé d’axe.   Ça tourne en d’autres lieux, sur des perspectives bouleversées, les ponts coupés, le passé est derrière et plus rien ne semble y relier, on avance dans d’autres prairies, d’autres montagnes, les jardins sont neufs, possibles au lieu d’être habités. Une rencontre décisive a l’air d’être advenue : celle avec la peinture à l’huile. Puis viendra ou reviendra l’aquarelle.   Brusquement, comme on pourrait le dire des dodécaphoniques lorsqu’ils surgissent dans le paysage du romantisme finissant, Boulard « pète un plomb », dans le sens le plus beau du terme : il lâche prise et se jette à l’air, comme on se jette du haut de la falaise, dans le corps de l’autre, dans le voyage, dans l’espace ou dans le rêve. Mais ici c’est dans la peinture, à sa rencontre, à son écoute, submergé par la vérité qu’elle envoie comme un océan dès lors que l’on s’ouvre à ce qu’elle dit. Et là soudain plus de garde-fous, plus de rampes auxquelles on s’accroche, plus de décisions prédélimitées des routes à arpenter ou non, plus de tracés, plus de certitudes, de viriliste tentation de dominer l’altérité pour faire tenir sa volonté : au contraire, une écoute radicale, débarrassée de toute velléité de régner, mise en œuvre soudain d’une compréhension comme immédiate et totale de ce que la seule qui saura les directions que l’on doit prendre, quoique sans savoir ce qu’on y trouvera, c’est toujours elle seule et la même : la peinture. Ou la musique. Ou l’écriture. Etc.   Et que le désir du peintre lancera l’impulsion, jettera le dé, servira comme disait Blanchot à « imposer silence » à cette voix anonyme qui parle en la rabattant concrètement dans l’œuvre, comme on jette un oiseau à terre, mais que le peintre ou l’écrivain ne seront que les secrétaires offerts d’une force supérieure et qui sait : celle de la peinture, qui sait ses couleurs, ses formes, ses lignes, qui saura choisir quoi montrer, comment, saura répondre à cette couleur et à celle-là, et comment se jeter sur ce terrain, quels chemins prendre dans cette forêt, quand continuer et quand s’arrêter, et à laquelle il serait parfaitement vain de songer mesurer les petites puissances de sa pauvrement humaine volonté, qui saura toujours infiniment moins.   Depuis ce qu’il semble permis d’appeler ce tournant, l’œuvre semble sortir en permanence de quelque ruisseau caché, continu, secret et immense à la fois, dont Boulard semble avoir la clé, et dont comme on note ce que les esprits disent et qu’il en sort une feuille écrite, il partage avec nous les couleurs, les formes et les voix que cela lui dicte, dans l’ondulation continue et le changement de forme incessant de cela qui, sans mourir sous les coups de pinceau volontaires d’un peintre, s’éploie librement dans l’espace vierge qu’il lui offre, celui de la toile, ou du papier, et celui de son être absenté maintenant dédié à écouter.   Voici le peintre.  

Jérémie Grandsenne, 2019
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Ludovic Boulard Le Fur ou l’émergence des mondes

La façon dont Ludovic Boulard Le Fur travaille, quotidienne, rapide, dans un mouvement qui ne prendra fin qu’avec la série en cours, en dit long sur sa quête : celle de déposer sur le support tous les surgissements possibles, tout ce qui peut émerger de la virtualité d’une tache ou d’un trait. Et ce, jusqu’à ses œuvres les plus récentes : des peintures sur papier, à l’huile ou à l’aquarelle, dans lesquelles les figures se glissent, se croisent, s’étirent dans la couleur et entre les lignes. D’étranges visages, qui tantôt éclatent à la surface comme des bulles, tantôt s’extirpent des protubérances d’un nuage, tantôt fuient dans les mouvances de la matière. Hommes, animaux, êtres de l’entre-deux, ils se modèlent quasiment sous nos yeux, dans un devenir permanent, chargés (au sens explosif du terme) de leurs transformations futures. Menaçants, ils intimident ou font surgir le rire, ces monstres issus des replis de l’imaginaire. Ce sont les enfants tardifs d’une certaine histoire de l’art qui, de Kandinsky à Kitaj, s’intéresse à la façon dont la forme engendre la figure — et la figure, la forme.
Dans leur fulgurance, ces images, véritables « explosantes fixes » attirent avec elles l’amorce d’une histoire. Si les couleurs rappellent celles d’un Karel Appel ou d’un Asger Jorn, les titres ont la verve de l’époque surréaliste, humoristiques, symboliques ou pittoresques, selon les cas. Complexes dans leurs intrications, les formes ont pourtant l’évidence immédiate, rugueuse, des peintures d’un Jean-Pierre Pincemin. Et l’on ne sait si l’on doit y voir une mythologie nouvelle ou un répertoire inépuisable de formes. Les deux aspects s’attirent, se repoussent, se condensent, dans une volonté d’art total et une abondance créative — un trop-plein dont l’artiste se défait en le modelant.
Car, avant tout, il s’agit bien de la genèse d’un monde, qui se déploie depuis 2004, fait d’étapes successives, un univers qui, d’un bout à un autre, se configure en épuisant, ad libitum, les potentialités du trait et de la tache. Les séries s’accumulent, s’interpénètrent.
Il n’y a jamais vraiment de rupture, en effet, mais, comme le dit l’artiste lui-même, des « élans », d’où naît à chaque fois une nouvelle strate, riche d’expérimentations et de références. Peu à peu se crée ainsi quelque chose comme un catalogue, dont les règles sont la force de l’apparition, l’intensité de la surprise, la folle liberté du jeu, la jubilation de la quête. Les gargouilles gothiques, les grotesques de l’époque Maniériste, les figures cachées dans les illustrations populaires, les caricatures d’Honoré Daumier, les formes hérissées d’Oscar Dominguez, les taches d’Henri Michaux. Autant de souvenirs, de mondes en latence, qui hantent le travail de l’artiste et donnent naissance à ces créatures qui lui appartiennent sans lui appartenir, qui le traversent — comme lui-même traverse, en l’explorant à plein, l’univers des formes.
On ne saurait dire alors s’il s’agit de l’ouverture d’un monde ou, plus justement, de la révélation du monde, que l’artiste habite en le co-créant.

Anne Malherbe, 2019
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« Ludovic Boulard Le Fur, l’ovni de l’espace Ricard
Dans ce maelstrom d’installations qui portent l’estampille de l’art contemporain, cet ancien élève des Beaux-Arts de Paris, camarade d’école de Neïl Beloufa fait figure d’outsider, terme qui en la circonstance pourrait aussi renvoyer à l’art brut. Il s’individualise en s’exprimant exclusivement au travers de la peinture, ce médium révélateur d’une « plénitude » selon ses propres mots, mais aussi d’une véritable mythologie. Cette technique ferait apparaître « d’invisibles créatures, comme si, dit-il, elles existaient déjà ». Il recourt à la manière des surréalistes à une sorte d’automatisme en débutant par le contour à l’intérieur duquel se dessinent des yeux, des visages et enfin des silhouettes anthropomorphes. Il y a du primitivisme dans le fonds qui anime son art. Ses figures sont de celles qui pourraient surgir de quelque grotte, ou au hasard de formes rocheuses. Ludovic Boulard Le Fur renoue avec la nature et un monde oublié, hanté par d’étranges créatures situées au croisement de la préhistoire de la BD, dans cet univers de l’enfance peuplé de rêves et de monstres magnifiques. Ici le cauchemar est proche du rêve, d’un rêve qui a déserté l’art contemporain. Hélas ! »

Geneviève Nevejan pour le curieux des arts à propos du 20 ème Prix Ricard
http://www.lecurieuxdesarts.fr/

« Le travail de Ludovic Boulard Le Fur fascine par l’obsession qu’il révèle : celle du dessin pratiqué comme une transe. La dynamique des formes et des couleurs active une sarabande qui semble mêler les Marvel Comics à Roy Lichtenstein … l’univers du tatouage à l’art précolombien … la science fiction à Gaston Chaissac…
Ce qui s’engage échappe à l’entendement…
Il y est question de totems, d’icônes, de fétiches…de rituels et de symboles…Des dépouilles, des fragments,des formes bestiales ou humaines, se diluent dans des compositions saturées jusqu’à l’écoeurement, évoquant des chaos guerriers aussi fascinant qu’inquiétant. Dessins, gravures sur papier ou sur bois, découpages ou installations agglomèrent un foisonnement de formes et de signes, pour délaisser les rives de la représentation et laisser libre court au langage brut et puissant du dessin. »
POLLEN / D. Driffort

« Il y a des chemins que ce monde indigne de l’existence s’évertue à occulter ; les steppes de l’inconscient et du pré-natal, elles, font fi des où, des quand et des pourquoi qui encombrent la vie de leurs agitations névrotiques.
Là où émerge la promesse de cris redevenus sacrés, nouveaux et éternels. Là où s’écroule enfin la pornographie moderne du tout-voir et du tout-montrer. En somme, le lieu opaque où recommencent le mystère et la terreur sacrée, les friches de l’enfance jamais élaguées, de cette enfance que tout fascine, l’eau comme la pierre, le premier bout de bois venu et les poils que laissent les animaux là où le sang a coulé.
Alors s’élève la montagne hallucinée dont le masque de pierre dissimule le gigantesque faciès. Bois, poils, métal glacé…
Est-ce aux hommes de se coucher ventre à terre, ou bien ces titanesques engeances ont-elles besoin de ceux-ci comme les dieux d’Aristophane dépendent des oiseaux ? S’il y a du sens dans cette ère nouvelle, après que tout s’est écroulé… ou avant que rien n’aie commencé à être consigné ? Mais qu’importe le sens et tout ce qui fait mine de rassurer puisqu’il nous suffit désormais de ne pas savoir, de ne pas dépouiller de son secret ce qui se cache en créant l’ombre.
Insupportable écrin de l’humilité, lorsque l’homme, les bras au ciel, apprend qu’il n’est plus seul, que ces édifices, pour terrifiant qu’ils soient, peuvent le dissimuler, lui permettre de recommencer à heurter son âme comme un gong aux résonances infinies. Là où les os indiquent les routes à suivre, là où il n’y a plus de routes, là où il n’y en a jamais eu.
Nu comme la direction de nos étangs internes devenus Monde…
Noir comme la nuit laissée à elle-même, débarrassée de ce qui la viole…
Coloré comme la peur enfin bénie par les hommes… »
Nicolas Millet

A propos de l’installation Brûle Monsieur Carnaval:
“Débarrassés de leurs couleurs vives et gravés directement dans le bois, les dessins de Ludovic Boulard Le Fur évoquent des temps antédiluviens, des peintures rupestres tracées par des fantômes, des objets de cultes anciens creusés dans l’écorce originelle…
Le tout semble rangé et installé dans le chalet en feu d’un anthropologue solitaire. Ne manque plus que l’odeur féroce du bois calciné. Quant à ses bandes dessinées -sans scénarios précis, à la limite de l’abstraction- elles insufflent au cœur de son travail des récits de légendes oubliées”
Sammy Stein
Lire l’article complet sur le site de la revue Collection : http://www.collectionrevue.com/2013/11/11/ludovic-boulard-le-fur-questions-nouveaux-travaux/